S’est-elle doutée de quelque chose lorsque le ciel de Roland-Garros s’est soudain assombri, déversant sur le toit du court Philippe-Chatrier une pluie diluvienne ?
Car la météo n’a pas été la seule à tourner à l’orage, jeudi 27 août.
Alors que Marine Le Pen tentait de mettre sa campagne à l’abri devant les patrons du Medef, au cours du premier débat présidentiel, Le Figaro a lâché la nouvelle, dans un timing facétieux : François Durvye ne participera pas à la campagne de Marine Le Pen.
Conseiller spécial et économique de Jordan Bardella depuis avril 2026, il était devenu l’un des principaux artisans de la tentative de mue économique du RN.
Son départ, au moment où Marine Le Pen reprend la main sur sa campagne, n’a rien d’anodin.
La candidate RN a bien tenté d’éteindre l’incendie, à l’issue du débat : « Je l’ai souhaité [son départ], donc je ne le déplore pas.
Nous avons beaucoup de contacts avec les chefs d’entreprise et nous continuerons.
» Dans l’entourage de François Durvye, on juge la formule « inélégante » et légèrement éloignée de la vérité.
Un proche l’affirme : il a lui-même souhaité mettre les voiles.
« S’il n’a pas d’impact sur les événements, il préfère employer son temps à autre chose.
Dans la direction générale que tout cela prenait, il ne se voyait pas continuer à jouer ce rôle », explique-t-il.
L’intéressé réfute au Point toute « animosité » avec la candidate : « Jordan et la communication du parti étaient au courant de cette annonce, je n’ai rien fait dans le dos de quiconque.

« Il n’a jamais rencontré un électeur de sa vie »
Dans l’entourage de Marine Le Pen, on cherche au contraire à dédramatiser.
Un proche de la candidate relativise le poids de François Durvye dans l’appareil : « Ce n’est pas le “deus ex machina” qu’on présente.
C’est un conseiller, pas un élu, pas quelqu’un qui correspond à un courant.
Il n’a jamais rencontré un électeur de sa vie !
» Et d’ajouter : « Le rôle d’un conseiller, c’est de conseiller.
Une fois que l’arbitrage est rendu, on s’y plie. Sinon, il faut faire autre chose. »
Ancien patron d’Otium Capital, le fonds de Pierre-Édouard Stérin, François Durvye était devenu l’un des hommes chargés de rapprocher le RN des milieux économiques.
Il est là quand Jordan Bardella lance son opération séduction auprès du Medef, en avril, ou quand Marine Le Pen déjeune avec les pontes du CAC 40.
« Il faut que des gens qui connaissent l’économie réelle aillent au contact de ceux qui la régulent », explique-t-il pour justifier cette implication.
« J’ai quitté un excellent travail pour ça et je l’ai fait parce que je pense qu’il faut que la société civile s’implique un peu plus dans la politique française.» Il avait l’oreille de Jordan Bardella, qui, ces derniers mois, faisait entendre ses sensibilités libérales et suscitait moins de crainte que Marine Le Pen dans les milieux économiques, notamment sur la question des retraites.

La « purge » de Marine Le Pen
Une source au fait du dossier met cette séparation sur le compte d’une « incompatibilité » d’humeur entre François Durvye, la quadruple candidate à la présidentielle et son entourage.
« Il vient d’un univers professionnel très cash qui manque parfois de rondeur.
Dans une campagne présidentielle, on passe huit mois ensemble… » Pour le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite, cet échec était presque écrit d’avance : « Depuis 2011, il y a au RN un cimetière des éléphants, composé de gens venus de l’extérieur pour leurs compétences, à qui on a confié un rôle de conseiller spécial.
C’étaient tous des prises de guerre, mais la greffe n’a jamais pris. »
Derrière les questions d’humeur et d’appareil, le désaccord est surtout politique, selon les proches de celui qui se qualifie désormais dans sa bio X d’« éphémère conseiller spécial ».
« Il a eu le sentiment de ne servir à rien », confie son entourage.
Le polytechnicien ne voulait surtout pas défendre des positions économiques auxquelles il ne croit pas.
Pour Jean-Yves Camus, « il y a certainement derrière tout ça le fait que Durvye voyait plutôt Bardella porter la candidature du RN et pas Marine Le Pen.
Il y a une réelle divergence idéologique ».
Verrouillage de Marine Le Pen ?
Au sein du RN, des sources concèdent que le timing de cette annonce, en plein débat entre les postulants à la présidentielle, n’était pas très heureux.
Car il a donné le sentiment que les tenants d’une ligne plus libérale au sein du parti à la flamme, emmenés par Jordan Bardella, ne sont guère plus les bienvenus.
« Un certain nombre de pistes d’évolution qu’il avait proposées ont été balayées dès le 7 juillet », raconte un proche collaborateur.
Autrement dit, le jour-même où la candidature de Marine Le Pen à la présidentielle a été confirmée, mettant de facto Jordan Bardella hors de la course à la présidentielle.
Depuis, les tenants d’une sensibilité plus pro-business ont moins voix au chapitre.
Au sein du RN, certains parlent même d’une purge menée par Marine Le Pen, qui voudrait une équipe à sa main et imprimer sa propre ligne sociale-étatiste.
« C’est un peu le cas », souffle un cadre, qui note que Jordan Bardella, lui, a été particulièrement discret durant la trêve estivale.
« Ce n’est pas la peine que quelqu’un vienne nous expliquer qu’on doit tout libéraliser.
Qu’il ait fait Polytechnique ou qu’il arrive de Mars, c’est le même prix.
» « Des gens qui ont des réserves, il y en a quand même quelques-uns, mais depuis le 7 juillet, ceux qui ont la liberté de s’exprimer au RN sont moins nombreux », estime un fin connaisseur.
D’aucuns craignent que le parti ne revienne à ce que l’ancien lieutenant de Jean-Marie Le Pen, Bruno Mégret, qualifiait dans les années 1990 de « dérive monégaque ».
Un rabougrissement du parti autour du clan familial : Philippe Olivier, beau-frère et député européen, Marie-Caroline, la sœur candidate aux sénatoriales, Nolwenn, la nièce, directrice de communication de la campagne et l’autre nièce, Marion Maréchal, amenée à jouer aussi un rôle.

« Le sentiment d’avoir réussi pas mal de choses »
« Il va prendre du recul sur la campagne », confie une source interne au parti.
Un proche assure qu’il reste à la disposition des dirigeants du RN et part « avec le sentiment d’avoir réussi pas mal de choses.
En quelques mois, il y a eu une normalisation quasiment totale du RN auprès des milieux patronaux.
Là, Marine Le Pen arrive au Medef, ça ne choque personne ; il y a deux ans, ça aurait fait un tollé ».
Pour Jean-Yves Camus, en revanche, cette tension était inévitable : « Ce n’est pas en vous adressant aux patrons du CAC 40 que vous allez accroître votre base sociale », estime le politologue.
Pour gagner, Marine Le Pen doit « ratisser extrêmement large », quitte à juxtaposer des propositions qui ne sont pas tou s parfaitement cohérentes entre elles.
Au cours du débat au Medef, elle a fait sienne cette stratégie, en rassurant les patrons sur sa crédibilité économique, mettant la dépense publique et la dette au cœur de son discours, tout en gardant les marqueurs du RN, notamment sur les retraites et l’immigration.
Le départ de François Durvye ne signe donc évidemment pas la fin des tentatives de normalisation économique du RN.
Mais, couplé à un débat où Marine Le Pen s’est montrée peu convaincante, il révèle que les divergences de ligne demeurent.
Le ciel du RN n’est pas près de virer au bleu.