Un mot d’abord.
« Ultradroite », vous pouvez le lire partout dans la presse, dans la bouche du
parquet antiterroriste, dans les questions posées à l’Assemblee nationale.
Mathieu Molard, cofondateur de StreetPress, refuse pourtant de l’employer.
« C’est une expression qui a été inventée par les services de police », explique-t-il,
« parce qu’en France, il est interdit d’espionner un parti politique ».
Pas de police politique, contrairement à des régimes plus autoritaires.
Alors pour contourner cette limite constitutionnelle tout en surveillant des structures
jugées dangereuses pour l’ordre public, les services ont invente une distinction
commode : extrême d’un côté, ultra de l’autre.
Une frontière administrative, pas une frontière réelle.
« Une partie de notre travail consiste à dire qu’il n’y a pas une frontière étanche
entre les deux », précise Molard, qui préfère parler d’extrême droite parlementaire
et extra-parlementaire.
Le mot que tout le monde utilise a donc eté taillé sur mesure pour éviter un
problème de droit, pas pour décrire une réalité sociologique.

Pour comprendre pourquoi ce lien tient depuis si longtemps, il faut remonter à la
fondation même du parti.
En 1972, quand Jean-Marie Le Pen cree le Front national autour du groupe
neofasciste ordre nouveau, le projet n’est pas de rassembler des électeurs autour
d’un programme, mais de reunir sous un meme toit tous les courants de l’extreme
droite : identitaires, monarchistes, nationalistes et revolutionnaires.
« Le rassemblement national est la maison commune de toutes les extremes
droites », resume Molard.
La theorie derriere ce choix vient de Charles Maurras et a ete formulee par
l’historien Nicolas Lebourg sous le nom de « compromis nationaliste » : faire
converger tous les courants pour peser sur le débat public, tout en offrant aux
militants des groupuscules un débouché politique, électoraliste, et une carrière.
Le socle est donc identitaire depuis l’origine, pas seulement une strategie construite
dans le long.
Ce n’est qu’ensuite que Marine Le Pen tentera d’en masquer les traces.
Némésis et l’art de donner une image
alternative de l’extrême droite
Némésis se présente comme un collectif feministe.
Dans les faits, c’est une organisation identitaire fondee en 2019 autour d’Alice
Cordier, formee très tôt au media training pour apprendre a se vendre dans les
colonnes de la presse.
En février 2026, des messages Telegram révéles par L’Humanité montrent qu’une
militante de Nemesis Lyon s’est coordonnee avec Audace Lyon, heritier du Bastion
social dissous, pour un projet de guet-apens.
Une question posée à l’Assemblée nationale evoque des liens avec un homme
depuis identifie dans l’attaque des Hussards a Paris.
Molard refuse pourtant d’en faire le cour du probleme. « Ce n’est pas une pratique
régulière », tempère-t-il.
« Le cœur de leur action, ce n’est pas la violence. Et c’est justement pour ça
qu’elles sont dangereuses. »
Le vrai pouvoir de nuisance de Nemesis, selon lui, n’est pas dans les guet-apens
occasionnels mais dans sa capacité à faire dire au ministre de l’Intérieur « je
partage votre combat ».
« Elles arrivent à montrer un visage qui est accepté par une partie de l’opinion
publique en disant : on n’est pas violentes.
»
Écarter les radicaux, sauf s’ils sont utiles
Après la mort de Quentin Deranque en février 2026, Bardella demande à ses élus
de ne pas s’associer aux hommages.
Une consigne qui arrive tard.
Le tout premier rassemblement parisien voit deja Pierre-Romain Thionnet, bras
droit de Bardella, y participer, aux cotes d’autres cadres RN.
Ce n’est que quelques jours plus tard, après certaines révélations, que la ligne
change.
« On comprend beaucoup plus vite que dans d’autres partis (en parlant du RN)
quand ça va mal tourner >, analyse M.
Molard.
« Assez vite, ils se disent : on va se retrouver associés à des radicaux, ça vaut pas
la peine, n’y allons pas.
Ça, c’est de la stratégie. »
Le mécanisme depasse largement ce seul episode. « Le RN fait toujours un calcul
bénéfice », résume t-il.
« Ils vont écarter les plus radicaux, sauf s’ils considerent qu’ils leur sont utiles.
» Un jeune militant trop voyant, on l’écarte. Un cadre au passé radical mais devenu
precieux, on le garde.
Le cas de Jean Yves Andre est un cas recent concret.
Ancien “cerveaux” de 2 groupuscules néofascistes, il devient ensuite le
collaborateur parlementaire de Bénédicte Auzanot (RN).
Les groupuscules servent aussi de vivier discret pour le collage militant, voire de
service d’ordre officieux lors des campagnes locales.
Selon Mathieu Molard, après les municipales, plusieurs cadres de groupuscules
néofascistes s’étaient agacés publiquement sur les réseaux sociaux, reprochant au
RN de solliciter leur aide pour sécuriser les locaux tout en prenant ses distances en
public.
La Cocarde, sas de blanchiment
Fondée en 2015, la Cocarde étudiante compte aujourd’hui une quarantaine de
sections locales.
Bardella l’a fréquentée dès sa creation, sans jamais y adhérer.
A l’époque, Bardella vient d’être élu conseiller régional et concentre déjà ses
ambitions sur le RN.
Il n’est plus etudiant, il n’a donc aucune raison d’adherer a un syndicat etudiant.
Mais le lien, lui, ne s’est jamais cache.
Bardella a embauche Pierre-Romain Thionnet, l’un des premiers cadres de la
Cocarde, devenu depuis eurodéputé, ainsi que de nombreux autres militants issus
du même syndicat.
« Le lien entre Bardella et la Cocarde, c’est quelque chose qui est revendiqué »,
insiste Molard.
Ce que documente surtout StreetPress, c’est la porosité des lieux. « C’est un
espace de socialisation commun »>, explique Molard.
« Ces gens fréquentent les mêmes bars, que ce soit à Paris, à Lyon, à Angers.
» Des militants de la Cocarde côtoient au quotidien des membres de groupuscules
néofascistes, parfois jusqu’à ce que ça devienne trop visible, comme à Lyon où une
section lyceenne entiere avait rejoint collectivement un groupe neofasciste avant
d’être exclue.
Mais la proximité, elle, reste assumée.
Alice Cordier elle-même a eté invitee à prendre la parole pour les dix ans du
syndicat.
« Ils ne considèrent même pas que c’est un problème », note Molard.
Il y voit un mécanisme précis : « Un sas de récupération et de blanchiment de
militants de groupuscules », par lequel un militant radical peut réapparaître sous
une étiquette plus présentable avant d’intégrer, à terme, l’extrême droite
parlementaire.

Rien n’a changé
Némésis, la pseudo distance post-Deranque, la Cocarde : trois visages d’un seul
mécanisme hérité de 1972 et jamais renié.
Piocher quand ça sert, écarter quand ça expose, blanchir quand il faut recycler.
Le fond n’a pas bougé d’un pouce depuis le « compromis nationaliste » qui a fondé
le Front national : une maison commune pour toutes les extrêmes droites, où
chacun trouve sa place tant qu’il sait se tenir a carreau.
Seule la forme a changé. Hier, c’étaient des adhésions officielles et des cartes de
militants.
Aujourd’hui, ce sont des messages Telegram qu’on découvre après coup, des
consignes de prudence données quelques jours trop tard, un syndicat étudiant
qu’on fréquente sans y adhérer.
Le RN n’a pas rompu avec sa base radicale.
Il a seulement appris à en effacer les traces avant que les caméras n’arrivent.